Échos : Caitlin Goggin, directrice générale du CanSFE, parle de leadership, d’équité et de la nécessité d’agir face aux défis actuels

Lorsque Caitlin Goggin aborde la santé mondiale, elle parle rarement d’abord des systèmes ou des stratégies. Elle commence plutôt par parler des gens.

Son approche s’appuie sur plus de vingt ans d’expérience en développement international et en aide humanitaire, laquelle a façonné sa vision du leadership, des partenariats et de la promotion de la justice et de la dignité humaine en santé mondiale.

En janvier 2026, Caitlin est devenue directrice générale du Partenariat canadien pour la santé des femmes et des enfants (CanSFE), mettant à profit sa vaste expérience des interventions humanitaires d’envergure, des systèmes de santé et des partenariats communautaires dans les pays du Sud.

Malgré l’étendue de sa carrière, Caitlin tend à la décrire avec simplicité : « Au fil du temps, je me suis intéressée non seulement à la mise en œuvre de programmes, mais aussi aux conditions qui nous permettent de faire notre travail, notamment le soutien et la compréhension des enjeux ».

Portée par la justice

Caitlin est fière de ses origines maritimes. Elle a grandi à Antigonish, en Nouvelle-Écosse, une petite ville universitaire reconnue pour sa longue tradition d’engagement social et communautaire.

Avec le recul, elle reconnaît l’influence déterminante de ce milieu. Antigonish compte non seulement l’Université St. Francis Xavier et le Coady Institute, de renommée internationale, mais aussi des organisations locales vouées à la justice sociale, dont un centre de ressources pour les femmes fondé au début des années 1980, pionnier dans son domaine et reconnu à l’échelle nationale.

Son entourage a aussi joué un rôle déterminant. Caitlin parle avec admiration de sa grand-mère, qui faisait partie d’une famille de neuf enfants à Saint John, au Nouveau-Brunswick, et qui est devenue infirmière autorisée, puis directrice des soins infirmiers dans un grand hôpital de la province.

« Même si je n’ai jamais souhaité devenir moi-même professionnelle de la santé, explique-t-elle, j’ai toujours été consciente de l’importance de la santé et du rôle de toutes les personnes qui, aux côtés des médecins, prodiguent des soins. »

Élevées par des parents féministes, Caitlin et sa sœur ont grandi dans un foyer où les questions de justice et d’équité étaient abordées ouvertement et où l’égalité des genres allait de soi; une éducation qu’elle ne tient pas pour acquise. 

Très tôt, elle a agi en cohérence avec les valeurs de justice sociale transmises par ses parents. À l’adolescence, Caitlin a participé à des initiatives d’éducation par les pairs en santé reproductive des jeunes, en animant dans les écoles des ateliers sur la santé sexuelle et la contraception, et en travaillant dans un centre jeunesse local.

« Dans les années 1980 et 1990, certaines avancées politiques du Canada en matière de santé et de droits reproductifs complets étaient encore relativement récentes. Dans les petites collectivités, de jeunes ambassadrices et ambassadeurs étaient donc nécessaires pour maintenir le dialogue et lutter contre la stigmatisation, se souvient-elle. On m’a toujours dit que nous devons défendre nos convictions et vivre en accord avec celles-ci. »

Comprendre les dynamiques du secteur

Comme bien d’autres personnes qui se lancent en développement international, Caitlin s’imaginait faire carrière au sein de l’une des organisations les plus connues du secteur. Toutefois, dès le début de son parcours, elle a commencé à voir le système autrement et à mieux cerner où elle souhaitait apporter sa contribution.

« J’ai compris que les fonds transitent souvent des capitales vers le système des Nations Unies et qu’ils sont ensuite redistribués sous forme de subventions aux organisations de mise en œuvre, explique-t-elle. C’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais travailler du côté de la mise en œuvre. C’est là que mon travail prenait tout son sens et que je pouvais avoir le plus d’impact, en prestation directe de services. »

Ce choix a orienté la suite de son parcours. Caitlin a consacré plus de vingt ans dans des contextes humanitaires et de développement complexes. Elle a notamment occupé des postes de direction au sein de CARE International en Éthiopie et en Jordanie, ainsi que de Marie Stopes International au Malawi, et du Centre zambien de recherche appliquée en santé et en développement de l’Université de Boston.

Au fil de son parcours, elle a aussi été de plus en plus appelée à prendre la parole au nom d’organisations œuvrant dans des contextes humanitaires et de développement complexes. Elle a notamment représenté des organisations paires au sein de forums internationaux d’ONG et contribué à mieux faire comprendre les réalités du travail en santé mondiale auprès des gouvernements et des partenaires du monde entier.

« La prestation directe de services demeure essentielle, dit-elle. Toutefois, la promotion et la défense de ce travail, ainsi que la mobilisation d’un public fidèle qui en comprend les enjeux, sont devenues tout aussi essentielles, peut-être plus que jamais. »

Un leadership fondé sur l’écoute

Après plus de vingt ans de travail à l’étranger, Caitlin est revenue au Canada, non pas dans le cadre d’un retour aux sources planifié, mais parce que cela s’est imposé naturellement. 

« Je suis toujours restée très attachée au Canada, dit-elle. Même lorsque je vivais à l’étranger, je continuais à m’intéresser à ce qui se passait ici et au rôle du Canada dans le monde. »

Cette nouvelle fonction à la direction du CanSFE lui permet de réunir plusieurs dimensions de sa carrière : la mise en œuvre de programmes, le plaidoyer et la mobilisation du soutien à la santé mondiale dans un contexte de pressions croissantes.

Au cœur de ce travail, le partenariat est essentiel. Caitlin le voit non pas comme un accord figé entre organisations, mais comme un processus continu de réflexion et d’inclusion.

« Il ne s’agit pas seulement de savoir qui participe aux discussions, précise-t-elle. Il faut aussi se demander qui n’y participe pas, et pourquoi. »

Dans les faits, explique Caitlin, les partenariats doivent constamment s’adapter. À mesure que les contextes évoluent, les organisations doivent s’assurer que les bonnes voix sont entendues, surtout celles des personnes les plus proches des enjeux.

« Le partenariat, surtout du point de vue des pays du Nord, devrait privilégier l’écoute plutôt que la parole », dit-elle.

L’écoute, explique-t-elle, n’est pas toujours la qualité qu’on attend en premier des personnes en position de leadership. Elle plaisante souvent en disant qu’elle est « une introvertie qui se fait passer pour une extravertie dans sa vie professionnelle », mais cette remarque en dit long sur sa façon d’aborder son travail.

L’écoute est devenue un élément central de son leadership, surtout lorsqu’il s’agit de diriger des organisations dotées d’une solide connaissance du terrain et d’équipes nationales expérimentées et hautement compétentes.

« Lors d’un recrutement à l’international, on arrive souvent dans des organisations où des équipes mènent un travail remarquable depuis des décennies, dans leur pays et leurs communautés, dit-elle. Il est également entendu qu’on n’y restera pas indéfiniment. Il faut donc réfléchir à la manière de soutenir les équipes pour qu’elles puissent réussir à long terme. »

Selon elle, cette perspective encourage les personnes en position de leadership à soutenir les équipes et les partenaires déjà à l’œuvre, plutôt qu’à diriger elles-mêmes le travail. 

« Au fond, le leadership est avant tout une question de service », dit-elle.

Faire face au contexte mondial en mutation

Près de trois mois après son entrée en fonction à titre de directrice générale, Caitlin se dit impressionnée par la force de la communauté que le CanSFE a su créer au sein du secteur canadien de la santé mondiale.

« Je savais que cette organisation jouissait d’une excellente réputation, mais découvrir l’ampleur de ce respect et ce qui le nourrit a été une source d’inspiration et d’énergie extraordinaire. »

Au moment où l’organisation amorce l’élaboration de son prochain plan stratégique, Caitlin y voit une occasion de s’appuyer sur ces acquis, dans un contexte où le paysage de la santé mondiale évolue rapidement.

« L’ordre mondial connaît un bouleversement majeur, dit-elle. Une grande partie de ce que nous considérions comme stable ou acquis est aujourd’hui remise en question, voire profondément ébranlée. »

Dans ce contexte, souligne-t-elle, l’une des priorités les plus urgentes est de préserver les avancées en santé mondiale, tout en reconnaissant que les progrès sont rarement uniformes.

« Un pays peut, par exemple, avoir fait d’énormes progrès en matière de nutrition, explique-t-elle, tout en continuant d’afficher des taux de mortalité maternelle obstinément élevés. Chaque contexte est différent. »

Selon elle, ces progrès inégaux exigent de l’agilité et des réponses fondées sur des données probantes. Nous devons aussi reconnaître que le travail ne s’arrête pas en temps de crise. « Il n’existe pas de modèle unique, et on ne peut pas se mettre sur pause. »

Dans les pays à revenu élevé, les crises majeures peuvent donner l’impression qu’il faut tout suspendre afin de permettre aux institutions de revoir leur façon d’intervenir. Toutefois, dans les communautés où sont déployés des programmes de santé mondiale et de développement, les activités se poursuivent malgré les chocs mondiaux et les changements politiques.

« Chaque jour, des personnes s’efforcent de maintenir l’électricité dans une clinique ou d’étirer sur trois mois un stock de médicaments initialement prévu pour trois semaines, décrit-elle. Elles n’ont pas le luxe de s’arrêter. »

Dans ce contexte mondial en pleine mutation, Caitlin estime que le Canada a toujours un rôle important à jouer, notamment pour défendre et promouvoir la santé et les droits sexuels et reproductifs.

« Le Canada a adopté une approche claire et assumée en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs, y compris l’accès à l’avortement sécuritaire, ce qui est d’une importance cruciale. »

Selon elle, des services complets en matière de SDSR sont essentiels aux avancées en santé et en développement.

Elle s’exprime d’ailleurs ainsi : « Nous devons défendre le droit des femmes et des filles à l’autonomie corporelle ainsi que leur droit de choisir si et quand elles souhaitent avoir des enfants. Pour cela, des services doivent être accessibles et maintenus en tout temps. En veillant à ce qu’une femme ne meure pas en accouchant, on s’assure qu’elle pourra élever ses enfants, soutenir leur scolarisation et contribuer à la vie de sa communauté. Les femmes sont essentielles à la stabilité des familles, à la résilience des communautés et à la prospérité économique. Leur droit à la santé, comme tous leurs autres droits, est non négociable. »

Selon elle, c’est en assumant avec plus d’assurance son rôle unique de chef de file que le Canada pourra en faire davantage.

« Je pense que c’est une caractéristique typiquement canadienne de ne pas toujours reconnaître notre propre valeur, dit-elle, mais nous ne pouvons pas compter sur les autres pour défendre ces enjeux. Nous devons poursuivre nos efforts et assumer pleinement notre rôle de chef de file en matière de droits. »

Ne pas oublier toutes les personnes prêtes à aider

Malgré les défis auxquels est confronté le secteur de la santé mondiale, Caitlin n’y voit pas une période marquée par le désespoir. Elle pense plutôt que la tendance à dramatiser peut cacher une vérité plus profonde.

« Nous sommes parfois tellement absorbés par la crise que nous oublions de porter attention aux personnes qui se mobilisent pour aider », dit-elle.

À cet effet, elle cite un conseil bien connu de l’animateur pour enfants, M. Rogers : « Lorsque vous vous sentez dépassés, cherchez les personnes qui peuvent vous aider. » « D’après mon expérience, dit-elle, il y a toujours beaucoup plus de personnes prêtes à aider que de personnes qui ne le sont pas. »

Dans le domaine de la santé mondiale, Caitlin estime que cet esprit de solidarité se manifeste chaque jour au sein des communautés, des cliniques et des organisations qui œuvrent discrètement, mais avec constance, pour faire avancer les choses.

C’est une vision qui transparaît dans l’une de ses citations préférées de l’anthropologue Margaret Mead : « Ne doutez jamais de la capacité d’un petit groupe de citoyennes et de citoyens à changer le monde. En fait, rien d’autre n’y est jamais parvenu. » 

Publié:

24 mars 2026


Catégories:


Partager cette publication:


Icon