J’étais rendue au deuxième trimestre. Une période d’espoir, d’excitation et d’annonces à nos proches. C’était notre première grossesse.
Deux semaines plus tard, j’étais à l’urgence. J’avais des saignements, j’avais peur… J’ai demandé si les médicaments contre la douleur étaient dangereux pour le bébé. Le médecin a répondu sans hésiter :
« Vous n’avez pas à vous inquiéter. Il n’y a pas de bébé. Vous faites une fausse couche. »
Je n’étais pas préparée à entendre ces mots. Je ne savais pas que c’était la fin. Et sa manière de me l’annoncer, sèchement, m’a laissée sous le choc. Ce n’était pas seulement la perte. C’était la manière dont je l’ai apprise.
Les lumières tamisées de la salle d’urgence et le travail silencieux de l’infirmière rendaient l’atmosphère de la nuit encore plus lourde. On nous a donné le choix de rentrer à la maison ou de rester plus longtemps en observation. J’ai décidé de rester, dans l’espoir de trouver des réponses et de mieux comprendre pourquoi j’avais fait une fausse couche. Puis, l’infirmière a parlé de la possibilité de faire analyser le spécimen.
Et tout d’un coup, mon précieux bébé était devenu un spécimen.
Ce choix de mot m’a frappée par sa dureté et son côté impersonnel. Bien que médicalement juste, le mot « spécimen » utilisé par l’équipe soignante sonnait froid et détaché, à un moment où j’avais besoin qu’on fasse preuve de sensibilité.
Malgré tout, au fil des heures, les soins attentifs du personnel infirmier, qui m’apportait des couvertures chaudes et vérifiait comment j’allais, m’ont apporté un peu de réconfort au cœur de ma tourmente.
Alors que je prenais de plus en plus conscience de la situation, j’ai réalisé que leur intention n’était pas d’être insensibles, mais de me transmettre des informations médicales. Mon bébé était un spécimen, il ne s’était pas développé, mais mon corps ne voulait pas le laisser aller. Puisque j’étais au deuxième trimestre, je m’attendais à plus. Je voulais plus. C’était mon bébé.
Beaucoup ignorent que les fausses couches sont fréquentes. On parle de fausse couche, ou de perte de grossesse précoce, lorsqu’une grossesse prend fin avant la 20e semaine. C’est bien plus courant qu’on ne le croit : environ 1 grossesse connue sur 4 se termine ainsi. Certaines études estiment que le nombre réel pourrait être encore plus élevé, car de nombreuses pertes surviennent avant même que la personne sache qu’elle est enceinte. La plupart des fausses couches – environ 8 sur 10 – se produisent au premier trimestre, souvent avant la 12e semaine.
Derrière ces chiffres se cachent des histoires comme la mienne – des joies interrompues et un deuil silencieux qui ne trouve pas toujours l’espace qu’il mérite. Les statistiques peuvent aider à mettre les choses en perspective, mais elles ne rendent pas la perte moins personnelle ni la douleur moins réelle.
Même si je savais à quel point les fausses couches étaient fréquentes, cela ne m’a pas apporté de réconfort.
L’un des aspects les plus difficiles d’une fausse couche est le décalage entre le deuil vécu par la personne et la réaction du personnel soignant. Ce fossé peut s’expliquer, du moins en partie, par l’habitude qu’ont les prestataires de soins de voir des pertes de grossesse précoces, en raison de leur fréquence. Certes, les fausses couches sont fréquentes, mais derrière chacune d’elles se cache une grande peine individuelle.
Pour bon nombre de prestataires de soins, qui voient souvent des fausses couches et savent qu’elles n’affectent généralement pas la fertilité future, cette perte peut ne pas sembler traumatisante. Mais cette distance professionnelle face aux fausses couches, qu’elle soit intentionnelle ou non, peut donner aux personnes qui les vivent le sentiment de ne pas être reconnues dans leur chagrin.
Ma propre expérience montre à quel point le style de communication – les mots choisis, le ton, la présence – peut affecter le bien-être émotionnel de la personne soignée. Cela m’a menée à réfléchir à ce qui manque dans la formation clinique : une sincère sensibilité, une communication tenant compte des traumatismes et une approche de soins centrée sur la personne lors d’une perte.
Ces lacunes dans l’accompagnement émotionnel ne sont pas seulement ressenties par les personnes soignées; elles sont aussi perçues – souvent douloureusement – par les personnes qui travaillent dans le système. Elise Everard, une étudiante sage-femme de troisième année, raconte la toute première fois qu’elle a dû prendre soin d’une patiente ayant fait une fausse couche. Ses réflexions donnent un aperçu du poids émotionnel lié à l’annonce d’une telle nouvelle et des limites de sa formation.
Malgré sa formation, Elise s’était sentie peu préparée à la réalité humaine du deuil.
« Il y a une dynamique de pouvoir assez troublante, quand on y pense… de savoir, comme soignante, quelque chose d’aussi marquant et transformateur sur leur corps avant qu’elles ne le sachent elles-mêmes. »
Elise avait reconnu le déséquilibre déroutant entre le fait de détenir une information clinique et celui de la transmettre avec délicatesse. Comme elle le dit :
« Aucun de nos cours ne m’avait vraiment préparée au poids réel du silence à l’autre bout du fil. Mille pensées se bousculaient dans ma tête : comment lui annoncer? Devrais-je prendre un ton clinique? Être douce? Directe? Il n’y avait pas de mots justes. »
Même en tant qu’étudiante, Elise avait perçu les limites du langage clinique pour transmettre une nouvelle aussi sensible et chargée d’émotions. Elle se souvient du conflit interne qu’elle avait ressenti à l’idée de décrire le deuil en termes cliniques :
« Je ne souhaitais pas parler de “l’expulsion des produits de conception”. Dire “le fœtus n’est plus viable”? Cela sonnait si froid et clinique. Mais toute formulation plus douce me semblait trop vague. »
À mon congé de l’hôpital, on ne m’a remis ni dépliant ni ressource. Personne ne m’a demandé si j’avais besoin de parler à quelqu’un. Et, à ce moment-là, je n’ai pas pensé à le demander non plus. Je suis restée à l’hôpital jusqu’à ce qu’on puisse récupérer le spécimen et que les saignements cessent. Mais j’en suis repartie avec le profond sentiment d’avoir laissé quelque chose derrière, de repartir les mains vides. Je me souviens de m’être retournée plusieurs fois. Je ne me sentais pas dévastée; je me sentais vide.
Tout va bien, pas vrai? Ça devrait aller.
Je me suis arrêtée au Starbucks en tentant de prendre le tout à la légère : « Je peux boire du café maintenant! ». J’ai passé ma commande et, en attrapant le gobelet, il m’a glissé des mains. Quand il a touché le sol, je me suis effondrée aussi et j’ai éclaté en sanglots. À genoux, je continuais de pleurer, essayant de ramasser le gobelet et d’essuyer le café renversé avec les serviettes qu’on me tendait en faisant semblant de ne pas entendre mes sanglots.
Trop souvent, le soutien émotionnel passe au second plan derrière l’intervention clinique. Ne pas reconnaître la détresse émotionnelle d’une personne enceinte, pendant ou après une perte de grossesse précoce, risque d’approfondir son deuil.
Il a fallu plus d’une journée pour que le deuil me frappe. Quand c’est arrivé, je ne savais pas comment y faire face. Je n’ai pas pris le temps de guérir avant de replonger dans mon quotidien. Personne ne m’avait dit que le deuil ne surgit pas forcément à l’hôpital ou dans la salle de bain. Parfois, il attend que vous baissiez la garde.
La société ajoute aussi une autre couche de silence. Les normes et les tabous entourant les pertes de grossesse peuvent engendrer de la culpabilité, de la honte et de l’isolement. Pendant des jours, j’ai pleuré en cachette tout en faisant bonne figure devant mon mari et ma famille. Pourquoi? Je ne le sais toujours pas. À l’époque, je ne connaissais personne qui avait fait une fausse couche. Mais après que cela me soit arrivé, des amies et des membres de ma famille ont commencé à me raconter leurs propres histoires de fausse couche, dont elles n’avaient jamais parlé auparavant.
Les services de guérison compatissants ne doivent pas être relégués au second plan. Pour mon mari et moi, ils ont tout simplement été inexistants. Les partenaires masculins sont souvent ignorés dans les milieux cliniques et les conversations sociales. Leur peine est réelle, mais rarement reconnue.
Ma famille et mes ami·e·s ont dirigé leur attention et leur sympathie vers moi. Mon mari a dû vivre son deuil dans l’ombre du mien. À l’hôpital, même dans notre cercle social, il se tenait à mes côtés, présent, en peine, mais invisible. Sa douleur était réelle, mais ignorée.
Même si la plupart des prestataires de soins agissent avec de bonnes intentions, beaucoup manquent de formation ou de temps pour offrir des soins qui prennent réellement en compte le choc émotionnel d’une fausse couche.
À l’échelle mondiale, le soutien offert pour les pertes de grossesse varie considérablement. La culture, la langue et les expériences vécues influencent profondément la façon dont les soins sont donnés et reçus. Offrir des soins tenant compte des traumatismes demande plus qu’un savoir-faire technique : il faut aussi être prêt·e émotionnellement et sensible au langage.
Nous avons besoin de protocoles tenant compte des traumatismes qui vont au-delà du traitement clinique pour faire place au deuil, au café renversé, au silence et à la guérison émotionnelle. C’est dans ce silence – l’espace entre les faits cliniques et la perte humaine – que les soins compatissants doivent s’ancrer.
« Les mots n’existent pas dans ce vide où devrait battre un cœur. » – Elise Everard
Le deuil lié à une perte de grossesse peut s’accompagner d’un profond sentiment d’isolement. Les ressources suivantes peuvent vous aider si vous traversez cette épreuve et souhaitez obtenir du soutien ou des renseignements ou créer des liens.
Nisha Malhotra, Ph. D. est économiste de la santé et chercheuse interdisciplinaire. Elle s’intéresse aux déterminants sociaux et économiques de l’autonomie et des comportements liés à la santé. Ses travaux de recherche portent sur la santé maternelle et infantile, l’accès aux soins, la violence fondée sur le genre et l’équité en santé, et comprennent des projets menés en Asie du Sud et au Canada. Titulaire d’un doctorat en économie de l’Université du Maryland, à College Park, et forte de plus de 15 ans d’expérience dans l’enseignement des méthodes de recherche, Nisha Malhotra possède une expertise en analyse des politiques, en économétrie et en conception de recherches communautaires. Elle poursuit des travaux de recherche indépendants visant à réduire les inégalités en santé et à éclairer l’élaboration de politiques publiques inclusives. Découvrez son profil LinkedIn en cliquant ici.
Elise Everard est étudiante en pratique sage-femme et termine ses études à l’Université de la Colombie-Britannique. Après avoir fait un baccalauréat en études biomédicales, avec une spécialisation en études autochtones, elle a découvert par hasard la pratique sage-femme et s’y est investie sans jamais faire marche arrière. Durant sa troisième année d’études à l’Université de la Colombie-Britannique, elle a rencontré Nisha Malhotra dans le cadre de son travail comme assistante de recherche au Birthplace Lab et contribué à des recherches majeures sur les inégalités dans le système de santé canadien. Elle devrait obtenir son diplôme en novembre 2025 et a hâte de bientôt pouvoir offrir des soins tenant compte des traumatismes dans le cadre de sa pratique sage-femme. [email protected]
Publié:
21 août 2025
Auteur:
Nisha Malhotra
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