Délégation du CanSFE à l’ICFP 2025 : cinq questions pour Melisa Eraslan

Du 3 au 6 novembre, la communauté internationale s’est donné rendez-vous à Bogotá, en Colombie, à l’occasion de la Conférence internationale sur la planification familiale (ICFP) 2025. L’événement a permis d’échanger des connaissances, de consolider les partenariats et de stimuler les avancées mondiales en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs et d’égalité des genres. Le CanSFE s’est réjoui de participer à la conférence et d’appuyer la présence de jeunes ainsi que de délégué·es provenant d’organisations membres. Le présent texte fait partie d’une série d’entrevues menées auprès des membres de la délégation du CanSFE. Vous pouvez lire toutes les entrevues sur Écrire pour prospérer.

Pourquoi souhaitiez-vous participer à l’ICFP 2025? Qu’est-ce qui vous a incitée à faire partie de la délégation du CanSFE?

Quand j’ai décidé d’étudier en médecine, je savais que je voulais acquérir des compétences et perspectives qui sortent du modèle biomédical traditionnel de la santé et de la maladie. Les connaissances cliniques sont essentielles, mais elles sont à elles seules insuffisantes pour bien comprendre les forces structurelles qui forgent les résultats en matière de santé. L’ICFP 2025 était une occasion d’aborder les grands systèmes des politiques publiques, de la culture et du plaidoyer qui façonnent en profondeur les enjeux de santé. Faire partie de la délégation du CanSFE a été une expérience particulièrement significative, en phase avec mon engagement, comme étudiante en médecine, envers un plaidoyer en santé axé sur l’équité et l’action à l’échelle mondiale.

En tant que future médecin, je ressens la responsabilité de défendre l’équité en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs, de contester les politiques qui exposent les populations vulnérables à des risques et de tenir compte à la fois des déterminants biomédicaux et structurels de la santé. En observant les crises mondiales et les situations d’urgence internationales, il m’apparaît évident que le droit international et les cadres juridiques ne sont souvent pas suffisants pour engendrer des changements durables. Ces changements découlent plutôt de la transformation de la volonté politique, des attitudes culturelles et de l’imaginaire moral collectif. Cette réalité rend le plaidoyer essentiel en particulier dans un contexte où la stigmatisation et les résistances politiques demeurent profondes. Elle met également en lumière le pouvoir des jeunes et des mouvements de base, ainsi que leur leadership au sein des communautés, des réseaux nationaux et des institutions. 

L’ICFP crée un espace où les personnes engagées dans le plaidoyer, la recherche et la pratique peuvent se rencontrer pour déconstruire la stigmatisation, influencer la culture et faire émerger un élan collectif. J’ai été interpellée par cette occasion d’apprendre comment les idées se traduisent en programmes, comment les politiques sont débattues et contestées et comment le travail de plaidoyer contribue à faire évoluer les normes. En participant à l’ICFP et en me joignant à la délégation du CanSFE, je souhaitais renforcer ma capacité à défendre des revendications de manière efficace, à amplifier la voix des groupes marginalisés et à transposer ces leçons dans ma future pratique clinique, mes travaux de recherche et mes sphères d’influence au quotidien.  

Y a-t-il eu un moment à l’ICFP 2025 qui vous a amenée à porter un regard différent sur un enjeu? Avez-vous entendu une perspective qui a bousculé certaines de vos idées ou transformé votre façon de voir les choses?

J’ai eu l’occasion de participer à plusieurs discussions sur la santé et les droits sexuels et reproductifs dans des contextes humanitaires et marqués par les changements climatiques, ce qui a approfondi et nuancé ma compréhension de ces enjeux.

Bien qu’essentiels à la survie, la santé et les droits sexuels et reproductifs sont souvent relégués au second plan dans les réponses aux catastrophes climatiques, aux déplacements forcés, aux conflits armés et à l’aggravation des inégalités sociales. Les situations d’urgence, l’effondrement des infrastructures, la fermeture des établissements de santé et les perturbations des chaînes d’approvisionnement touchent de manière disproportionnée les femmes et les filles. L’éducation est interrompue, l’accès à la contraception et aux soins maternels disparaît et les risques de violence fondée sur le genre augmentent.

En raison du caractère cumulatif de ces crises, les risques pour la santé des femmes s’intensifient de façon que les interventions axées sur un seul enjeu peinent à saisir. Les personnes sont rarement touchées par une seule urgence à la fois; il s’agit plutôt de chocs climatiques répétés, de déplacements et d’une insécurité persistante qui se cumulent au fil du temps.

Il faut donc réfléchir aux façons d’intégrer le soutien aux femmes et les enjeux liés à la santé et aux droits sexuels et reproductifs dans les stratégies d’intervention en cas de crise, plutôt que de n’y penser qu’après coup.  

Un élément central de ces discussions portait sur l’importance de la collaboration intersectorielle. Les interventions en santé et droits sexuels et reproductifs ne peuvent pas reposer uniquement sur les systèmes de santé. Les organismes communautaires, les personnes engagées en plaidoyer, les pairs éducateurs masculins, les leaders religieux et les acteur·trices communautaires jouent un rôle déterminant dans l’accès aux services et l’établissement de la confiance. Cette perspective permet de repenser la santé et les droits sexuels et reproductifs non pas comme un enjeu de santé isolé, mais comme une question profondément ancrée dans des systèmes sociaux, culturels et politiques.

Si vous deviez décrire l’ICFP 2025 en trois mots, quels seraient-ils?

Innovation. Résilience. Jeunesse.

Des événements comme l’ICFP rassemblent des personnes du monde entier. À quels moments avez-vous pu faire du réseautage et à quoi est-ce que cela ressemblait à une telle échelle?

L’un des aspects de l’ICFP 2025 que j’ai le plus aimés est la manière dont les rencontres se faisaient tout naturellement, tant dans les espaces formels qu’informels.

L’une des expériences les plus significatives pour moi a été de participer à l’atelier de l’OMS « Des recommandations à l’action : un atelier participatif sur la mise en œuvre des recommandations de l’OMS sur la prévention des grossesses précoces et des faibles résultats de santé reproductive chez les adolescentes des pays à revenus faibles et intermédiaires ». Le travail en petit groupe, dans un cadre participatif réunissant des jeunes engagé·es, des médecins, des chercheur·euses, des personnes responsables de la mise en œuvre, des acteur·trices de la société civile et des leaders à l’échelle mondiale, a transformé ce qui aurait pu être une discussion abstraite sur les politiques en un processus collaboratif, ancré et concret. L’atelier a rappelé que les lignes directrices ne sont pas de simples documents techniques figés, mais des outils vivants qui doivent être adaptés aux réalités locales par le dialogue, la responsabilisation et l’appropriation communautaire.

Le cadre intime de l’atelier a favorisé une atmosphère d’ouverture et de résolution collective des enjeux, plutôt qu’une dynamique hiérarchique. Chaque personne a pu contribuer, et les idées apportées ont été débattues, puis affinées. Au terme de l’atelier, nous avions co-élaboré un document concret, nourri par une diversité de perspectives. 

Cette expérience a renforcé l’idée que les enjeux de santé mondiale exigent une collaboration coordonnée entre les secteurs et les territoires. Être présente dans cet espace m’a permis d’apprendre énormément de mes pairs et de contribuer aux discussions qui façonnent les recommandations de l’OMS.

Quels principaux enseignements avez-vous pu intégrer à votre travail depuis votre retour?

L’un des principaux enseignements que je retiens de l’ICFP 2025, et qui continue d’orienter ma réflexion, est la nécessité d’adopter une approche intersectionnelle en santé. Tout au long des séances, les intervenant·es ont rappelé que les expériences vécues et les efforts de plaidoyer ne peuvent être homogénéisés.

Le genre ne peut être envisagé isolément; il s’entrecroise avec le handicap, la race, le statut migratoire, la situation socioéconomique et le lieu de résidence. Aucun changement axé sur l’équité n’est possible sans centrer les voix des personnes les plus directement concernées.

Depuis mon retour, cette prise de conscience m’a poussée à m’interroger de façon critique sur la manière dont les espaces de plaidoyer, y compris ceux auxquels je participe, peuvent involontairement exclure certaines perspectives. Elle a aussi renforcé l’importance de plaider non seulement pour la représentation, mais pour une participation significative et un véritable partage des décisions, notamment pour les personnes en situation de handicap et d’autres groupes historiquement marginalisés.

Une autre réflexion clé a été de repenser ce que l’on entend par « santé mondiale ». Trop souvent, elle est imaginée comme quelque chose qui existe ailleurs, à distance de nos propres communautés. Or, il est essentiel de déconstruire cette idée : les inégalités prennent naissance dans nos propres quartiers et réseaux de relations. Les injustices structurelles ne se limitent pas à des contextes lointains; elles se manifestent localement, façonnées par les politiques, la culture et les rapports de pouvoir. Dans cette perspective, la santé mondiale doit être envisagée comme une responsabilité qui commence chez soi et se déploie ensuite à travers la solidarité et des transformations systémiques.

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Publié:

15 janvier 2026


Auteur:

Melisa Eraslan


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