Soins à domicile : un projet de Human Concern International au service des personnes âgées en Bosnie-Herzégovine 

Le début de la journée 

À Sarajevo, le matin s’installe doucement, sans cérémonie. La lumière du matin se faufile dans les ruelles pavées de la vieille ville, effleure les chalets paisibles nichés dans les montagnes et vient se poser sur les rebords de fenêtre où les lys commencent à s’épanouir. La ville s’éveille avant même que ses habitantes et habitants soient tout à fait levés. Derrière les portes closes, un doux murmure s’installe tandis que les familles se préparent pour la journée. Dehors, l’air se remplit de l’arôme du café fraîchement moulu qui s’échappe des boulangeries de quartier. 

Mais les journées ne s’écoulent pas au même rythme pour tout le monde. 

Pour de nombreuses personnes âgées, le matin commence autrement. Sans agitation. Sans raison de se presser. Il s’ouvre sur le silence. Un silence né de petits changements accumulés au fil du temps : les sorties qui demandent davantage d’efforts, les voix familières qui se font plus rares et le téléphone qui sonne moins souvent qu’avant. 

Puis, à un moment de la journée, on frappe à la porte.

Lorsque les soins sont difficiles d’accès 

En Bosnie-Herzégovine, la prise en charge des personnes âgées révèle une réalité préoccupante. D’ici 2060, on estime que plus de 30 % de la population sera âgée de 65 ans ou plus. Pourtant, les soins médicaux à domicile ne sont pas officiellement autorisés par le système de santé. Pour de nombreuses personnes âgées, notamment celles qui vivent avec des maladies chroniques comme le diabète ou l’hypertension, cela signifie qu’elles doivent se rendre régulièrement en clinique, parfois simplement pour faire vérifier quelques indicateurs de santé de base. Pour celles dont la mobilité est réduite ou dont l’état de santé est déjà fragile, chaque déplacement représente un défi supplémentaire, souvent épuisant.

Pour répondre à cette situation, Human Concern International (HCI) a mis en place le projet de soins à domicile pour les personnes âgées, malades et à mobilité réduite. Son objectif est à la fois simple et indispensable : rapprocher les soins de celles et ceux qui n’y ont plus facilement accès et permettre aux personnes âgées de vieillir dans la dignité, chez elles.

Aujourd’hui, le projet accompagne 165 personnes âgées dans le canton de Sarajevo. La plupart vivent seules, souvent avec une maladie chronique ou un handicap, et parfois dans un contexte d’isolement prolongé. Nombre d’entre elles ne peuvent compter sur le soutien de proches, et les solutions de prise en charge en établissement sont souvent hors de portée, soit en raison de leur coût, soit parce que les établissements locaux n’ont plus de places à offrir.

Grâce à des visites régulières à domicile, le personnel infirmier et les bénévoles apportent des soins, des colis alimentaires et des produits d’hygiène, ainsi qu’une aide concrète au quotidien. Ils offrent aussi quelque chose d’essentiel, quoique plus difficile à quantifier : leur présence.

Avant le projet : derrière les chiffres, des histoires de vie

Avant le lancement du projet, plusieurs bénéficiaires décrivaient un quotidien qui se rétrécissait peu à peu, même si chaque histoire est unique.

C’est le cas de Nađa, 79 ans, qui vit avec un trouble panique et de l’agoraphobie. Pendant des années, elle est restée presque entièrement confinée à son appartement. Le monde extérieur lui paraissait imprévisible et la moindre sortie, même pour faire quelques courses à proximité, représentait un défi de taille.

Il y a aussi Fikreta, 67 ans, qui vit avec une dystrophie musculaire et une paralysie. Entièrement dépendante de l’aide d’autrui pour se déplacer et accomplir les gestes du quotidien, elle a connu de longues périodes sans soutien adéquat pour ses soins d’hygiène. Pendant des semaines, elle devait s’en passer, faute de pouvoir compter sur une aide régulière et sécuritaire.

Et puis il y a Enver, 66 ans, qui a perdu l’usage de la parole à la suite d’une intervention chirurgicale pour traiter une tumeur maligne du larynx. Il communique par écrit, mais avant le projet, ses interactions avec les autres étaient limitées et souvent marquées par l’incompréhension ou le malaise dans les espaces publics.

Leur quotidien n’était pas défini par une seule condition de santé, mais par l’accumulation des obstacles, de l’isolement et des petits gestes de plus en plus difficiles à accomplir. 

Ce qu’une visite peut apporter

Aujourd’hui, ces foyers ne semblent plus tout à fait les mêmes. 

Une infirmière arrive. À l’intérieur, les soins commencent, petit à petit, avec constance. 

On mesure la tension artérielle. On vérifie la médication. On traite les plaies au besoin. Parfois, on range les courses dans la cuisine. D’autres fois, on fait un peu de ménage ou on aide une personne à prendre son bain. Il arrive aussi qu’aucun soin clinique ne soit prodigué et que la visite se résume à une conversation attendue depuis longtemps.

Nađa fait maintenant de courtes promenades avec l’infirmière Azra, une chose qu’elle croyait autrefois impossible. « Je ne suis plus seule », dit-elle simplement.

Fikreta parle avec sérénité de l’aide qu’elle reçoit chaque semaine pour sa toilette : « Maintenant, je prends un bain chaque semaine. Nous formons une équipe. »

Lors des visites, Enver écrit ses messages sur un tableau. La communication est lente, mais naturelle. Il fait des blagues et partage ses observations du quotidien, des moments qui paraîtraient ordinaires ailleurs, mais qui prennent tout leur sens dans une vie où la parole n’est plus possible. Et à la fin, son message est toujours le même : « Je ne suis pas seul ».

Le réconfort de savoir que l’on pense à nous

L’une des grandes qualités de ce projet de soins à domicile réside dans la continuité de l’accompagnement offert. Les mêmes foyers sont visités régulièrement et chaque personne est connue par son nom. Au fil des jours, des saisons et des aléas de la santé, les visages deviennent familiers. 

Avec le temps, cette présence régulière a permis d’établir un lien de confiance solide. Certaines personnes bénéficiaires appellent même l’équipe entre les visites, parfois simplement parce que la journée leur paraît longue.

C’est dans ces moments spontanés que le projet cesse d’être perçu comme un simple service. Il devient peu à peu une présence familière, intégrée au quotidien.

Le poids du quotidien

Ce qui ressort de toutes ces histoires, ce n’est ni la maladie ni l’âge. C’est le poids que peuvent prendre les gestes les plus simples lorsqu’il n’y a personne pour nous prêter main-forte. Cette réalité se manifeste souvent lors de tâches simples, comme déballer des comprimés ou faire le ménage. 

Si ces gestes peuvent sembler anodins pour la plupart d’entre nous, ils déterminent souvent, pour les personnes vivant avec une maladie ou une mobilité réduite, si elles pourront préserver leur autonomie ou devront dépendre des autres. Comme les soins médicaux à domicile ne sont pas autorisés par la législation en Bosnie-Herzégovine, de nombreuses personnes âgées doivent se débrouiller seules ou compter sur le soutien de leur famille et de leur entourage. Pour les personnes qui vivent dans un isolement complet, ce manque de soutien n’a rien d’abstrait. Il se reflète dans la façon dont chaque journée se vit et se déroule. 

Ce projet intervient là où le système ne parvient pas toujours à répondre aux besoins. Par les visites, le suivi, les livraisons et l’aide pratique qu’il offre, il apporte un soutien concret et veille à ce que le poids du quotidien ne soit pas porté seul. Enfin, comme on le constate dans de nombreux foyers, il devient également une source constante de soutien émotionnel et de compagnie apaisante. 

Ce qui demeure

Lorsque le soir s’installe à Sarajevo, la journée semble suivre son cours sans véritable rupture. Dans certains foyers, la soirée n’est qu’une forme d’attente. L’attente du lendemain, qui viendra comme il vient toujours. Et souvent, le souvenir d’une visite reçue plus tôt dans la journée demeure. Avec lui, un réconfort simple : quelqu’un est venu, et quelqu’un reviendra. 

Publié:

4 juin 2026


Auteur:

Par Tasfia Tasneem Rafa, agente des programmes de santé et de subsistance à Human Concern International


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