DYAMAN en Haiti: le début d’un meilleur accès aux soins des maladies non transmissibles en grossesse

Salle d’attente de la clinique prénatale affiliée de l’hôpital St Nicolas, à Saint-Marc, Haïti

Il est à peine 8h00 du matin, nous sommes à Saint Marc, en Haïti. Je suis arrivée à l’hôpital et me dirige vers mon bureau localisé à  la clinique prénatale. Déjà, une trentaine de femmes sont assises sur les bancs alignés sur la terrasse, espérant pouvoir consulter une des infirmières aujourd’hui. Moi, j’espère que certaines d’entre elles soient entre 6 et 7 mois de grossesse et qu’elles soient à jeun. Ce sont là les premiers critères à respecter pour qu’elles puissent être enrôlées dans l’étude DYAMAN. 

DYAMAN (Diabète gestationnel, hYpertension Artérielle et issues MAternelles et Néonatales) est un projet d’étude conduit à l’Hôpital Saint Nicolas en partenariat avec l’Université McGill du Canada. Cette institution est située dans la région de l’Artibonite, mais dessert une population venue de partout du pays. L’idée est de proposer une stratégie de dépistage et de prise en charge du diabète, de l’hypertension gravidique ainsi que de la cardiomyopathie péripartum chez les femmes enceintes consultant la clinique prénatale de l’hôpital. C’est une première initiative en matière de prise en charge du diabète gestationnel dans le système public haïtien.

C’est moi, Miss Jacquecilien, infirmière et coordonnatrice locale de l’étude, qui en supervise la structure. Je suis en charge du recrutement des participantes, assure leur suivi, les réfère si nécessaire et les consulte jusqu’à 6 semaines après leur accouchement. Il y a un statisticien, Benjaminel Urimmaculus Scaïde, qui fait la collecte des données. Ces femmes bénéficient aussi de consultations à la maternité pour leur accouchement, à l’Unité de Médecine Familiale (UMF) pour surveiller leur diabète si diagnostiqué, et en Médecine interne pour deux examens échocardiographiques respectivement à 36 semaines de gestation et à 6 semaines du post partum. L’étude est conduite sous la supervision de Dr. Rodney Destiné, Médecin de famille et du médecin en chef de la maternité, Dr Waquinn Saint Loth. Les patientes n’ont rien à payer; leur soin, l’équipement qui leur sont fourni ainsi que les médicaments sont gratuits.

Des membres de l’équipe DYAMAN retirent des boîtes les glucomètres et bandelettes qui seront fourni gratuitement.

De Juin 2017 à date, nous avons recruté 687 gestantes parmi lesquelles 128 ont été diagnostiquées avec du diabète et/ou un trouble hypertensif. Ces données sont inquiétantes. Ces maladies peuvent avoir des conséquences très graves sur la santé des mères et des nouveau-nés. 

Je m’installe à mon bureau et effectue quelques appels de rappel de visite. C’est une des tâches que j’aime beaucoup. J’ai le contact de la majorité des participantes et leur fourni mon numéro de téléphone. Ici, le rapport infirmière-patient est important pour assurer la continuité des soins.

Miss Jacquecilien, infirmière et coordonnatrice de l’étude, préparent les dossiers d’étude des participantes.

Je me souviens d’une patiente résidant à la Gonâve, une petite île accessible seulement par voies maritime et aérienne. Son histoire m’a énormément touché. Dans la quarantaine, elle en était à sa 9ème grossesse. Elle ne savait ni lire, ni écrire. Elle avait été dépistée avec un diabète et devait donc venir en rendez-vous à l’hôpital toutes les deux semaines comme convenu selon le protocole de prise en charge. Elle était à risque de nombreuses complications, pas seulement à cause de sa maladie, mais aussi par sa situation sociale. Son taux glycémique était très élevé malgré qu’elle fût placée sur metformine et insuline. La plupart de ses enfants avait quitté la maison. Puisqu’incapable de déterminer la dose d’insuline prescrite, elle ne pouvait pas faire ses injections seule. Je l’appelais donc pour l’encourager à demander de l’aide pour prendre ses médicaments. Je téléphonais aussi sa fille ainée qui habitait avec elle ou bien l’un de ses fils vivant en République Dominicaine pour les avertir d’une visite de suivi qui s’approchait. Parfois, elle m’avouait ne pas avoir à manger, ou bien ne pas avoir les moyens de se rendre à son rendez-vous. Malgré tout, elle se démenait pour venir à l’hôpital toutes les fois qu’elle le pouvait, même si ce n’était pas le jour prévu de la consultation. À la fin du mois de juillet, sa fille m’a appelé pour me prévenir des signes précurseurs de l’accouchement de sa maman. Arrivée à l’hôpital, grâce à l’intervention de l’équipe de la maternité, elle a mis au monde un joli petit garçon apparemment sain mais en hypoglycémie. Le petit a pu être transféré à la pédiatrie où il a été traité sans aucune complication. Lorsqu’elle est revenue pour sa visite du post-partum et son échocardiogramme, le test de dépistage de routine a dévoilé que son diabète était toujours présent. Je lui ai fortement conseillé de continuer son suivi à l’UMF. J’ai cependant perdu tout contact avec elle depuis.

Dans ce cas particulier, j’ai été assez fortunée de pouvoir la consulter pendant toute la durée de sa grossesse. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour plusieurs patientes. Pour de nombreuses raisons, dont plusieurs facteurs liés aux déterminants sociaux de la santé, certaines gestantes ne peuvent continuer leur suivi à l’hôpital, et nous avons des difficultés à les contacter. C’est pour cela qu’un volet communautaire serait tellement important. Cela nous permettrait de garder un contact plus serré avec nos patientes diabétiques et hypertendues, de se rendre chez elles pour faire les suivis lorsqu’elles ne peuvent se rendre à l’hôpital et de surveiller de près leur santé et celle de leur enfant.

Par Jacquecilien Widmise,
Infirmière, Coordonnatrice Etude DYAMAN
Hôpital Saint Nicolas, Saint Marc, Haiti 

Published:

janvier 24, 2019


Auteur:

Jacquecilien Widmise, Coordonnatrice Etude DYAMAN, Université McGill


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