Du 3 au 6 novembre 2025, la communauté internationale s’est réunie à Bogotá, en Colombie, à l’occasion de la Conférence internationale sur la planification familiale (ICFP) 2025, afin d’échanger des connaissances, de renforcer les partenariats et de faire avancer la santé et les droits sexuels et reproductifs, ainsi que l’égalité des genres à l’échelle mondiale. Le CanSFE a eu le privilège d’y participer et de permettre à des jeunes et à des représentant·es d’organisations membres d’en faire autant. L’entrevue qui suit fait partie d’une série de conversations avec des membres de la délégation du CanSFE. Découvrez tous les témoignages de la délégation sur Écrire pour prospérer.
Pourquoi vouliez-vous participer à la Conférence internationale sur la planification familiale 2025? Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire partie de la délégation du CanSFE?
En tant que professionnelle de la santé publique spécialisée en santé et droits sexuels et reproductifs (SDSR), j’étais enthousiaste à l’idée de participer à l’ICFP 2025. Cet événement représentait une occasion précieuse, et trop rare, de prendre du recul par rapport au travail quotidien de mise en œuvre des programmes, et de me retrouver au cœur du mouvement mondial pour la SDSR.
À titre de directrice du suivi, de l’évaluation, de la redevabilité et de l’apprentissage (SÉRA) à l’Association canadienne des sages-femmes, je collabore avec des associations de sages-femmes et des partenaires en République démocratique du Congo, au Soudan du Sud, au Venezuela, en Haïti, en Somalie, au Somaliland, en Tanzanie et au Malawi. Dans tous ces contextes, j’ai vu des sages-femmes et leurs allié·es prodiguer des soins respectueux et fondés sur les droits, et ce, dans des conditions extrêmement difficiles. Leur travail incarne concrètement l’équité en matière de santé et souligne l’importance d’un investissement soutenu en SDSR, particulièrement en cette période marquée par une baisse des financements et la montée des mouvements anti-droits.
Participer à l’ICFP était une façon de faire le lien entre les réalités du terrain et les données, les réseaux et les espaces de plaidoyer à l’échelle mondiale. Je voulais renforcer ma capacité à traduire les données en récits convaincants, qui mettent en lumière la valeur et les retombées de ce travail, ainsi que les risques de perdre les acquis durement obtenus. Le thème de l’ICFP, axé sur l’équité, m’a profondément interpellée, tout comme l’occasion de réfléchir à la manière dont notre secteur répond aux menaces croissantes qui pèsent sur l’autonomie corporelle et la justice reproductive dans le contexte actuel.
J’avais particulièrement envie de faire partie de la délégation du CanSFE. Le CanSFE joue un rôle clé dans la mobilisation des organisations canadiennes engagées en faveur de la SDSR et de la santé maternelle, néonatale et infantile (SMNI). La délégation nous donnait la possibilité de participer à la conférence avec une intention claire, dans un cadre plus humain et relationnel.
Le milieu de la SDSR est encore trop souvent marqué par un travail en silo. Or, pour aller de l’avant, nous devons collaborer entre mouvements, champs d’action et régions. En faisant partie de la délégation, nous avons pu mettre ce principe en pratique, en contribuant à un écosystème de la SDSR plus uni, qui mise sur la force du collectif pour accroître son impact. Ensemble, nous avons plus de force.
Y a-t-il quelque chose qui, pendant l’ICFP, a changé votre perspective sur un sujet? Avez-vous entendu des propos qui ont bousculé vos idées ou qui vous ont amenée à revoir votre position?
Plutôt qu’un moment décisif unique, c’est une prise de conscience progressive, portée en filigrane par plusieurs séances, qui a transformé ma façon de penser. Au fil de la conférence, j’en suis venue à comprendre que, tout comme les systèmes que nous avons mis en place ne nous servent pas et doivent être repensés, nos outils et nos façons de mesurer le progrès doivent eux aussi être réévalués. À maintes reprises, les intervenant·es ont souligné le décalage entre ce que nous disons valoriser en SDSR, ce que nous pensons mesurer et ce que nous mesurons réellement. Ce croisement d’idées m’a amenée à porter un autre regard sur la manière dont la mesure façonne non seulement nos récits, mais aussi notre conception de l’impact et de la responsabilité.
Toute la semaine, des chercheuses et chercheurs ont présenté des approches émergentes axées sur la personne : de nouveaux cadres pour mesurer les grossesses non intentionnelles et la demande non satisfaite; des outils multidimensionnels pour évaluer la qualité des soins d’avortement et l’autonomisation reproductive; ainsi que des méthodes issues de la pensée systémique, comme le diagramme de boucle causale et la modélisation démographique. Cette dernière permet de mieux comprendre les dynamiques complexes qui influencent les choix en matière de SDSR et l’évolution des contextes politiques. Ces innovations rendent compte des réalités vécues, des ajustements et des nuances que les indicateurs traditionnels, encore largement fondés sur une logique de contrôle de la fécondité, peinent à refléter.
Cela dit, ces approches entrent en contradiction avec la structure globale de la SDSR, selon laquelle les initiatives mondiales censées promouvoir l’accès (comme FP2030) continuent d’évaluer le succès en fonction de la distribution de produits de base et du recours à la contraception. De leur côté, les bailleurs de fonds résistent souvent à l’adoption de mesures plus riches et nuancées, leur préférant des indicateurs uniformisés, plus faciles à agréger, mais souvent moins révélateurs. J’ai moi-même souvent utilisé des indicateurs reconnus à l’échelle mondiale, bien qu’ils ne soient ni adaptés aux contextes locaux, ni en mesure de refléter la diversité des expériences vécues.
Un commentaire de Mallika Dutt a mis en lumière l’enjeu plus profond : « nous essayons de faire entrer des communautés marginalisées dans des systèmes qui n’ont jamais été conçus pour elles, au lieu d’imaginer de nouvelles structures fondées sur l’inclusivité, la réciprocité et le soin. Comme nous l’a rappelé Traci Baird, nous devons mesurer ce qui compte, car ce qui est mesuré finit par compter. »
Ces réflexions m’ont amenée à réfléchir à ma propre pratique en matière de SÉRA. Pour transformer les résultats en SDSR, il faut avant tout transformer les paradigmes qui définissent le progrès. Je suis plus que jamais convaincue de la nécessité de lutter pour la mise en place d’indicateurs qui reflètent les principes d’autonomie, de dignité et d’équité, et je me sens plus apte que jamais à le faire.
Si vous deviez décrire l’ICFP en trois mots, quels seraient-ils?
Résilience. Données probantes. Déconstruction/reconstruction.
Quelle est l’importance de ce type de rassemblements mondiaux?
Ces rassemblements mondiaux sont essentiels. Ils représentent une occasion rare de réunir, au même moment et au même endroit, des parties prenantes du secteur aux profils variés, qu’il s’agisse de sages-femmes, de scientifiques ou de responsables politiques, pour faire front commun.
Je tiens à insister sur l’importance de briser le cloisonnement qui persiste dans le domaine de la SDSR. Dans la pratique, il reste assez rare de voir, par exemple, des personnes engagées en santé maternelle et en planification familiale (PF) se retrouver pour réfléchir ensemble à des priorités communes. Dans le contexte mondial actuel marqué par les restrictions croissantes, les discours polarisés sur la fertilité et des réalités inéluctables qui exigent une attention urgente, comme le changement climatique, travailler ensemble n’est plus une option, mais une nécessité. Les rassemblements mondiaux comme l’ICFP favorisent ce type de dialogue entre mouvements, une condition essentielle à tout changement réellement transformateur.
À la lumière de vos connaissances et de votre participation à la conférence, quelle action concrète pourrait-on poser pour soutenir la SDSR?
J’invite les gens à réfléchir à une statistique marquante présentée dans le rapport d’impact de FP2030, lancé pendant la conférence : réduire le déficit mondial en matière de contraception, estimé à quelque 54 milliards de dollars, coûterait environ 8 $ par personne par an, soit le prix d’un café au lait dans plusieurs pays.
Toutefois, la manière dont nous investissons ces fonds est également un élément clé de l’équation. Alors que les grandes enquêtes sur la santé et les ménages, comme l’Enquête démographique et de santé (EDS), se font de plus en plus rares et que le financement de la SDSR est menacé, les systèmes nationaux de collecte de données de routine axées sur l’équité (en particulier ceux tenus à jour par les sages-femmes, le personnel infirmier et d’autres prestataires de première ligne) deviennent le pilier de la prise de décision. Pourtant, ces systèmes de données de routine restent chroniquement sous-financés et peu valorisés.
L’investissement dans les données de routine, que ce soit par le financement, les programmes ou le plaidoyer, permet de renforcer l’infrastructure qui assure la prestation des services, l’identification des lacunes et la prise en compte des voix des communautés. Cela rapproche le pouvoir de celles et ceux qui comprennent le mieux les réalités du terrain et contribue à bâtir des systèmes résilients, portés par les pays, capables de résister aux chocs politiques et financiers.
Comme on l’a entendu pendant la conférence, « les données de routine sont le fondement de la confiance ». C’est pourquoi je suis convaincue que soutenir les systèmes qui les produisent est l’un des moyens les plus concrets et les plus efficaces pour faire progresser la SDSR pour toutes et tous.
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Publié:
11 décembre 2025
Auteur:
Kariane St-Denis
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