Délégation du CanSFE à l’ICFP 2025 : cinq questions pour Lee Allison Clark

Du 3 au 6 novembre, la communauté internationale s’est donné rendez-vous à Bogotá, en Colombie, à l’occasion de la Conférence internationale sur la planification familiale (ICFP) 2025. L’événement a permis d’échanger des connaissances, de consolider les partenariats et de stimuler les avancées mondiales en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs et d’égalité des genres. Le CanSFE s’est réjoui de participer à la conférence et d’appuyer la présence de jeunes ainsi que de délégué·es provenant d’organisations membres. Le présent texte fait partie d’une série d’entrevues menées auprès des membres de la délégation du CanSFE. Vous pouvez lire toutes les entrevues sur Écrire pour prospérer.

Pourquoi souhaitiez-vous participer à l’ICFP 2025? Qu’est-ce qui vous a incitée à faire partie de la délégation du CanSFE?

Je souhaitais participer à l’ICFP 2025 parce que cette conférence est l’une des rares tribunes internationales où la recherche, les politiques, la mise en œuvre et le savoir expérientiel convergent pour façonner l’avenir de la santé et des droits sexuels et reproductifs (SDSR). Tout au long de mon parcours, j’ai œuvré à la croisée des enjeux liés à l’itinérance, à la santé, ainsi qu’aux droits et à la sécurité des femmes et des personnes de la diversité de genre, en particulier des plus marginalisées par les systèmes coloniaux et les iniquités structurelles. Grâce à l’ICFP, j’ai pu renforcer cet angle d’approche en découvrant des modèles mondiaux de soins portés par les communautés, de partage des tâches et de transfert du pouvoir.

J’ai souhaité faire partie de la délégation du CanSFE parce que le Canada traverse une période déterminante; malgré des engagements importants à l’échelle mondiale en matière de SDSR, d’importantes lacunes persistent au pays, en particulier pour les communautés autochtones, les personnes incarcérées, les personnes en situation d’itinérance et les jeunes. Me joindre au CanSFE m’a permis de contribuer à une perspective canadienne ancrée dans une lecture honnête de nos réalités et d’apprendre de pays qui font progresser la SDSR dans des contextes complexes. Cette expérience m’a également permis de dégager des apprentissages pouvant nourrir le plaidoyer au Canada ainsi que mon propre travail à la croisée de l’itinérance, de la santé et des enjeux liés aux fxmmes.

Y a-t-il eu un moment à l’ICFP 2025 qui vous a amenée à porter un regard différent sur un enjeu? Avez-vous entendu une perspective qui a bousculé certaines de vos idées ou transformé votre façon de voir les choses?

Un moment marquant pour moi s’est produit lors de la préconférence sur l’éducation complète à la sexualité (ECS), lorsque les intervenant·es ont décrit le caractère coordonné des mouvements anti-genre. Je savais que des résistances existaient, mais comprendre à quel point ces réseaux sont méthodiques, bien financés et synchronisés à l’échelle internationale m’a amenée à repenser la manière dont nous protégeons les droits, en particulier ceux des jeunes, des fxmmes à faible revenu et des personnes sans logement stable ou en situation d’insécurité.

Un autre moment clé pour moi a eu lieu pendant la séance plénière sur l’équité, lorsque les intervenantes ont rappelé que « les données doivent servir la justice ». Les réflexions de ces leaders sur les structures coloniales de l’aide et sur l’importance de l’action communautaire ont profondément résonné avec mon travail en itinérance. Trop souvent, les systèmes parlent de « vulnérabilité », tout en refusant de redistribuer le pouvoir ou d’investir dans des soins à faible seuil d’accès, sensibles au genre, fondés sur la réduction des méfaits et ancrés culturellement. Le rappel que les communautés comprennent non seulement leurs besoins, mais détiennent déjà les solutions, m’a amenée à réfléchir de manière plus intentionnelle à la façon dont nous concevons les services en SDSR destinés aux personnes sans logement, en particulier les soins mobiles, les modèles tenant compte des traumatismes et les cadres axés sur la sécurité.

Si vous deviez décrire l’ICFP 2025 en trois mots, quels seraient-ils?

Intersectionnelle. Politique. Mobilisatrice.

Intersectionnelle, parce que les enjeux liés à l’accès aux soins de santé, à la sécurité, à la violence fondée sur le genre, à la race, à l’ethnicité, à l’occupation et à la pauvreté étaient omniprésents. Aucun sujet n’a été abordé de manière isolée; tout est interconnecté au sein d’un réseau complexe. Il est impossible de dissocier ces réalités les unes des autres. Politique, parce que la santé et les droits sexuels et reproductifs sont façonnés par les rapports de pouvoir, les idéologies et les récits contestés. Mobilisatrice, parce que la conférence a insufflé une nouvelle énergie à l’action collective et mis en évidence la nécessité de reconnaître un éventail plus large de protagonistes au sein de l’écosystème de la SDSR. Je ressens aussi, plus que jamais, l’urgence d’intervenir là où subsistent des lacunes et d’amplifier la voix des personnes qui en ont le plus besoin.

Y a-t-il eu des moments de la conférence que vous avez trouvés difficiles? Si oui, comment les avez-vous gérés?

Il y a plusieurs séances qui ont été difficiles, surtout celles qui mettaient en lumière les multiples formes d’injustice reproductive vécues par les personnes en situation de marginalisation, que ce soit d’accoucher en milieu carcéral, d’être surveillées pendant le travail ou de devoir parcourir des centaines de kilomètres pour accéder à des soins d’avortement. Ces récits font écho aux réalités que j’observe dans mon travail de proximité auprès des personnes en situation d’itinérance, où la sécurité, la vie privée et l’autonomie sont régulièrement compromises.

Pour faire face à ces moments, je me suis ancrée dans le principe rappelé tout au long de la conférence : la sécurité, c’est la base, et non une aspiration. Cette perspective m’a aidée à transmuter le poids émotionnel des témoignages en une compréhension claire de l’obligation d’agir pour changer les systèmes. J’ai également trouvé difficile de constater à quel point l’itinérance et l’insécurité en matière de logement étaient souvent absentes des discussions sur l’accès. Pour répondre à ce manque, j’ai privilégié des séances dirigées par des leaders de pays du Sud, de communautés autochtones et de mouvements de jeunes. Leurs approches intègrent déjà les déterminants sociaux, les iniquités structurelles et le contrôle communautaire – des modèles qui éclairent directement la prestation des services en SDSR pour les personnes en situation d’itinérance.

Y a-t-il un thème ou une séance que vous auriez aimé ajouter au programme?

J’aurais ajouté une séance entièrement consacrée à la SDSR des personnes en situation d’itinérance, centrée sur les réalités vécues sur le terrain par les fxmmes vivant sans logement stable ou en situation d’insécurité. L’itinérance a des répercussions majeures sur l’accès à la contraception, à l’avortement, au soutien en matière de violence par partenaire intime, à l’ECS et à l’autonomie reproductive. Pourtant elle demeure peu prise en compte dans les discussions mondiales (et nationales) sur la SDSR.

Cette séance aurait pu aborder :

– les modèles de services de SDSR à faible seuil d’accès, mobiles et déployés dans la rue;

– l’accès à la contraception pour les personnes sans-abri;

– l’ECS tenant compte des traumatismes pour les jeunes en situation d’itinérance;

– la coercition reproductive liée à la précarité du logement;

– les liens entre le maintien de l’ordre, le colonialisme, la pauvreté et la SDSR;

– le rôle des services communautaires dans l’établissement d’une sécurité et de liens de confiance.

Mon travail en intervention de rue et en transformation des systèmes, ancré à la croisée de l’itinérance, de la santé et des enjeux liés aux fxmmes, me confirme qu’il s’agit d’une conversation urgente et essentielle pour la communauté mondiale.

Publié:

18 décembre 2025


Auteur:

Lee Allison Clark


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