Des voix oubliées : la traduction manquante dans la recherche sur la santé des femmes

Chaque année en octobre, le Mois de l’histoire des femmes nous invite à célébrer les progrès accomplis et à réfléchir au chemin qui reste à parcourir. Le thème de 2025, Avancer ensemble (Moving forward, together), résonne avec une urgence particulière lorsqu’on pense aux voix encore exclues de la recherche en santé des femmes au Canada. Si les femmes et les personnes de la diversité de genre ne peuvent pas être entendues dans leur langue, comment croire que la recherche reflète vraiment leurs expériences en matière de santé?

Des coûts cachés aux conséquences bien visibles

Au Canada, les barrières linguistiques demeurent un obstacle majeur, mais rarement reconnu, en recherche sur la santé des femmes. La traduction peut avaler jusqu’à un tiers du budget d’un projet, mais elle est rarement financée directement. Cela oblige les chercheur·euses à trancher : réduire le soutien aux stagiaires, limiter la collecte de données ou exclure carrément les participant·es non anglophones. Quand on choisit de privilégier la traduction et la création de liens, on se retrouve souvent avec moins de résultats mesurables et une productivité moins visible, même si ce choix renforce la confiance, l’inclusivité et les retombées à long terme.

Les différences linguistiques ne représentent pas qu’un problème de coût. Elles empêchent aussi de rejoindre des populations déjà mal desservies, ce qui entraîne un manque de données probantes pour ces groupes et, par conséquent, des lacunes en matière d’accès aux soins et de traitements. C’est particulièrement vrai pour les femmes enceintes (surtout celles vivant des situations médicales ou sociales complexes ou sous médication), les populations nordiques et les personnes nouvellement arrivées au pays. Faute de financement dédié, ces communautés deviennent trop souvent méfiantes à l’égard de la recherche, plutôt que d’y trouver un soutien et des bénéfices.

Exclure par omission

Le Pôle sur la santé périnatale des Inuits, faisant partie de la Coalition pancanadienne pour la santé des femmes, illustre bien le problème. Pour vraiment tenir compte des priorités des femmes inuites autour de la grossesse, de l’accouchement et des premières étapes de la parentalité, il faut les inclure directement dans la conception et la réalisation des projets de recherche. Cela suppose un travail constant de traduction vers l’inuktut, couvrant non seulement les questionnaires et les entrevues, mais également la planification, les échanges, la prise de décisions à chaque étape du processus et la diffusion des résultats. Sans un appui soutenu à la traduction, les voix des femmes inuites risquent d’être étouffées ou mal représentées. Ce n’est pas la volonté de traduire qui manque, mais le soutien structurel pour rendre cette participation continue possible. 

Ce problème ne se limite pas à la recherche dans l’Inuit Nunangat (l’Arctique). Les femmes francophones hors Québec, les communautés autochtones parlant le cri, le déné et de nombreuses autres langues, ainsi que les personnes nouvellement arrivées au pays font face aux mêmes obstacles. Lorsque la traduction est considérée comme facultative, des groupes entiers se voient exclus de la production des données probantes qui orientent les programmes et les politiques de santé.

Un enjeu important pour la santé des femmes

La recherche sur la santé des femmes est déjà sous-financée au Canada. L’économie canadienne perd pourtant des milliards en productivité à cause de problèmes de santé évitables qui touchent de façon disproportionnée les femmes et les personnes de la diversité de genre. Les femmes demeurent beaucoup plus susceptibles que les hommes de recevoir un diagnostic erroné ou un traitement inefficace, tandis que des affections spécifiques aux femmes, comme l’endométriose et la ménopause, restent cruellement sous-étudiées. Les barrières structurelles viennent amplifier ces lacunes. Sans le bon soutien, même se rendre à une consultation peut être impossible. En conséquence, la perspective des femmes est exclue à chaque étape. 

Pendant ce temps, les femmes des communautés marginalisées continuent de faire face à des lacunes urgentes en matière de santé, souvent liées à des besoins essentiels. Ces lacunes peuvent être lourdes de conséquences, mais restent largement ignorées par la recherche. Tout cela montre que l’enjeu dépasse le simple manque d’études sur la santé des femmes : ce sont aussi des barrières systémiques qui privent les femmes de la possibilité de définir elles-mêmes les priorités de la recherche.

Exclure les non-anglophones de la recherche amplifie les inégalités. Cela mène non seulement à une participation injuste, mais aussi à des conclusions biaisées qui ne reflètent pas la diversité des réalités vécues par les femmes par rapport à la santé au Canada. Un pays qui se veut réellement multiculturel doit financer la recherche de manière à ce qu’elle bénéficie à tout le monde, pas seulement aux anglophones. 

Un obstacle structurel bien connu de la communauté de recherche

Cela fait des décennies que les chercheur·euses doivent composer avec des budgets trop limités pour répondre aux besoins de traduction. Le compromis est bien connu : réduire le nombre de participant·es, simplifier les questions ou payer de leur poche. Dans le milieu, cet obstacle structurel est reconnu de longue date, mais le grand public ignore en grande partie que les données auxquelles il a accès sont déjà biaisées par les voix qui en ont été exclues.

Dans les sciences humaines et sociales (SHS), on a déjà pris des mesures pour reconnaître la traduction comme une dépense légitime et nécessaire. Par exemple, le programme Subvention du livre savant remet chaque année cinq grandes subventions de traduction, dont une consacrée aux langues autochtones, à des chercheur·euses œuvrant en SHS.

Bien qu’il s’agisse d’un pas dans la bonne direction, le modèle des SHS impose néanmoins un fardeau supplémentaire aux chercheur·euses. Devoir déposer des demandes de subventions additionnelles uniquement pour la traduction vient alourdir des charges de travail déjà considérables. Et avec si peu de bourses offertes, la demande dépasse largement l’offre.

De plus, la majorité de ces subventions couvrent seulement la traduction des produits finaux comme les articles et les ouvrages. Elles ne servent pas à financer le travail continu de traduction nécessaire tout au long du processus de recherche. Cela impose un fardeau supplémentaire aux chercheur·euses qui choisissent de faire de la traduction une priorité, souvent les personnes les plus engagées en faveur de l’inclusion, et qui, bien souvent, doivent déjà composer avec d’autres obstacles dans le milieu universitaire.

La recherche en santé mérite un financement qui intègre la traduction comme une composante essentielle du processus, et non comme une considération secondaire. Tant qu’aucune enveloppe distincte et obligatoire ne sera prévue pour la traduction dans les subventions de recherche, la participation équitable continuera de reposer sur la bonne volonté et les concessions des individus.

Bien plus qu’une ligne budgétaire

La traduction n’est pas un « extra » ni une option facultative. Elle constitue le fondement de l’exactitude, de la confiance et de l’inclusion. Si elle n’est pas adéquatement financée, les données qui orientent les soins de santé au Canada demeureront partielles, au mieux. À l’inverse, avec le bon soutien, nous obtenons non seulement des données plus fiables, mais aussi un système de santé plus solide et inclusif, qui tient compte des réalités vécues par les femmes et les personnes de la diversité de genre d’un bout à l’autre du pays.

En ce Mois de l’histoire des femmes, alors que nous rendons hommage à celles qui se sont battues sans relâche pour être entendues en politique, au travail et dans les urnes, engageons-nous aussi à écouter les femmes dans la recherche – qu’elles s’expriment en inuktut, en français, en cri, en punjabi, en anglais ou dans toute autre langue.

Lorsqu’elle est adéquatement financée, la traduction rend la recherche plus juste et plus inclusive. Sans ce financement, ce sont des communautés entières qui risquent d’être laissées dans l’ombre.

Publié:

1 octobre 2025


Auteur:

Dre Patti Johnston, Dre Anick Bérard, Dre Isabelle Malhamé, CanSFE


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